• Patrice Chéreau dans le temps norvégien du théâtre français au début du XXIe siècle.
    Rêve d’automne ou l’extraversion de Jon Fosse : finitude et durabilité, corps scéniques et picturaux

    par Quentin Rioual

    Le théâtre de Patrice Chéreau s’ouvre en 2010 à la littérature dramatique norvégienne contemporaine avec Jon Fosse, c’est-à-dire avec ce que nous avons identifié comme un phénomène dramaturgique dont le metteur en scène ne fut ni le terme d’impulsion, ni le terme de propagation. Pour autant, il ne faut pas négliger le poids, d’abord économique, des mises en scène de Chéreau : l’œuvre en prose de Jon Fosse en France ne connut par exemple sa stabilisation économique qu’à partir de la mise en scène de Rêve d’automne. Cette immersion de Patrice Chéreau dans ce phénomène est surtout significative parce qu’elle vient inscrire, en France, une deuxième grande trame de réception esthétique de l’œuvre du dramaturge norvégien, jusqu’ici majoritairement l’apanage de Claude Régy, son introducteur en 1999. Notre communication reviendra d’abord sur les conditions de réception de Jon Fosse par Patrice Chéreau. Elle développera ensuite cette deuxième trame esthétique en définissant les fonctions que revêtent les points – cardinaux chez Chéreau – que sont le temps et le désir dans la direction d’acteurs et la mise en scène des situations, loin de l’apathie ou l’achronie parfois choisies pour traiter ce répertoire. Par la mise en scène de Rêve d’automne, Patrice Chéreau nous apparaît comme réfléchissant à une dialectique entre le vivant fini et l’œuvre durable, rejoignant certaines des idées d’H. Arendt (1954, 1961). Cette pensée en scène s’organise autour de la relation mise en place entre les corps des acteurs en présence, les corps picturaux du Louvre, les tableaux eux-mêmes et, enfin, les tombes. Ce frottement entre les corps scéniques et picturaux interroge le désir et le temps dans trois lieux ici combinés : le cimetière, le musée et le théâtre.

    Patrice Chéreau in the Norwegian moment of French theatre at the beginning of the 21st century.
    Rêve d’automne or Jon Fosse’s extroversion: finitude and durability, scenic and pictorial bodies

    In 2010, Patrice Chéreau’s theatrical repertoire expanded to the Norwegian contemporary dramatic literature with Jon Fosse, an author whose works generated a dramaturgical phenomenon in which Chéreau is neither the beginning nor the end. Nevertheless, we cannot neglect the weight of Chéreau’s stagings, its economic importance for example: Fosse’s works in prose became economically profit-making since Chéreau’s version of Rêve d’automne. But this staging from Patrice Chéreau is more particularly interesting because it was an opportunity to reconsider the way we can stage Jon Fosse’s texts. Indeed, until then, the importance of Claude Régy scenic aesthetics led to a very symbolic way of understanding this dramaturgy. At first, this talk will discuss the conditions of the reception of Jon Fosse by Patrice Chéreau. Then, it will develop his scenic aesthetics through two of his principal interests: time and desire, what goes quite far away from apathy and achrony often chosen by Claude Régy. Finally, and in relation with H. Arendt reflections (1954, 1961), we’ll see how, with this staging, Patrice Chéreau managed to think with scenic means to the dialectics between the living (with its end) and the work (with its durability). The origin of it can be found in the interconnection between the bodies of the actors in praesentia, the pictorial bodies of the Louvre, the paintings themselves and the graves of the play. This interconnection questions desire and time in three places that are gathered here: the churchyard, the museum and the theatre.


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  • Intimité (Intimacy). Un film d’auteur français en anglais
    par Ana Vinuela

    La communication examinera la manière dont Intimité (Intimacy, 2001) questionne le rapport entre langue et « identité nationale » et l’idée selon laquelle la coproduction serait l’espace privilégié pour la mise en place de transferts symboliques et économiques dans le cinéma européen. On cherchera à cerner les formes d’échange culturel mises en place dans ce film tourné entièrement en anglais, à Londres et avec des acteurs anglophones. Si la critique française a notamment salué le tournant que représente Intimité dans la consécration de Patrice Chéreau comme cinéaste, la presse et les chercheurs anglais mettent l’accent sur la capacité de transgression du film, catégorisé comme « New French Extremity ».
    Intimité naît d’une série de rencontres. La première est celle du cinéaste avec l’œuvre de l’écrivain anglais d’origine pakistanais Hanif Kureishi, qui amène Chéreau à rencontrer l’écrivain à Londres et à mettre en place une collaboration basée sur une curiosité réciproque et un désir partagé de film, que la disponibilité, l’engagement physique et le professionnalisme des acteurs vont matérialiser. Il y a ensuite la rencontre avec la scénariste Anne-Louise Trividic, qui imaginera, en français, une histoire à partir des récits de Kureishi et des textes issus des échanges entre les deux auteurs. Enfin, celle qui a lieu avec Charles Gassot, le producteur, qui accepte de soutenir, en dehors du cadre conventionnel d’une coproduction franco-britannique, la démarche singulière d’un auteur porté par une envie de dépassement.

    Intimité (Intimacy). A French Auteur Film in English

    This paper will examine how Intimacy (2001) questions the relationship between language and "national identity", and the assumption that co-production is the privileged space for symbolic and economic transfers in European cinema. We seek to identify forms of cultural exchange in this film, shot entirely in English, in London with English-speaking actors. If French critics notably recognized the turn Intimacy represents in consecrating Patrice Chéreau as a filmmaker, the English press and scholars emphasized the film's capacity for transgression, categorized as "New French Extremity."
    Intimacy originated from a series of encounters, starting with that between Chéreau and the work of the English writer of Pakistani origin Hanif Kureishi. This led Chéreau to meet the author in London and set up a collaboration based on a mutual curiosity and a shared desire of film, materialized by the emotional and physical commitment of the cast. Then came the encounter with the screenwriter Anne-Louise Trividic, who created a story in French from Kureishi’s novels at the origin of the film and texts arising from exchanges between Chéreau et Kureishi. Finally, there was the encounter with Charles Gassot, the producer who agreed to support, beyond the conventional framework of a Franco-British co-production, the ambitious approach of a unique auteur


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  • Chéreau et les contextes binationaux de production
    par André Helbo

    Les co-productions s’inscrivent dans un cadre à la fois institutionnel et privé. Le contexte de la collaboration entre les Amandiers et l’Opéra de Bruxelles illustre ce double éclairage.

    Le premier opéra de Chéreau à Bruxelles, monté en 1985, avait d’abord été représenté à Nanterre en 1984. Il s’agit de Lucio Silla, qui est aussi la première confrontation de Chéreau avec Mozart. Milan, Nanterre et Bruxelles sont partenaires de cette aventure à la fois personnelle et publique, qui permet la découverte d’un opera seria de jeunesse considéré comme mineur et peu connu, voire ignoré par les musicologues

    La circulation de Lucio Silla sur l’axe Paris-Bruxelles montre comment le geste créatif de Patrice Chéreau a pu être influencé spécifiquement par certaines variables : le partenariat avec Gérard Mortier, la prise en compte du statut socio-symbolique de l’opéra, la politique de subvention, les initiatives de formation. La coproduction fait également émerger la problématique des stratégies de coopération avec le spectateur et particulièrement de l’intertexte de réception, visé par le metteur en scène.

     titre anglais

    The framework of coproductions has institutional aspects but refer also to individual factors. This phenomenon is illustrated by the relationship between Les Amandiers and the Opera of Brusssels.

    The first opera of Chereau in Brussels(1985), Lucio Silla, has been coproduced with Nanterre (1984). It was the first contact of Chereau with Mozart. This partnership between The Scala, Les Amandiers and La Monnaie allowed to discover an early work of Mozart, an opera seria that most muscologists considered as a minor piece. The work of Chereau as a stage director was influenced by several variables : his collaboration with Gerard Mortier, his approach of the social and cultural role of the opera in the years 1980, the role of the State towards culture, the expectations of the audience. Behind these factors, the coproduction also gave Chereau the opportunity to work on the cooperation witn the spectator and especially to develop some specific intertexual reception strategies.


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  • D'une incarcération au bagne : l'itinéraire tchèque de Patrice Chéreau
    par Antoine Marès

    Si l’œuvre de Patrice Chéreau est apparue dans le paysage tchécoslovaque dès 1978, son premier contact physique avec le pays est lié à son engagement en faveur du dramaturge Vaclav Havel et à un très rapide passage dans le pays. Par la suite, c’est la mise en scène fameuse d’un opéra de Leoš Janáček De la maison des morts, qui a retissé le lien. Au-delà de ces deux épisodes, ce texte évoquera la réception de l’homme et de son œuvre en Pays tchèques des années 1970 à sa disparition.

    From Incarceration to Jailhouse:  The Czech path of Patrice Chereau
    If the work of Patrice Chéreau appeared in the Czechoslovakian landscape from 1978 on, his first physical contact with the country was due to his commitment to the playwright Vaclav Havel and to a very short passage in the country.  Afterwards, it is the famous staging of Leos Janacek's opera that reconnected the link between the author and the country.   This paper will trace the reception of Chereau and his work, beyond these two episodes, in Czech countries from the 1970s to his death.


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  • Patrice Chéreau – passeur du théâtre allemand en France

    par Nicole Colin

    Il s’agit visiblement d’une histoire croisée : L’admiration pour Patrice Chéreau en tant qu’artiste d’exception en Allemagne correspondait tout à fait à l’influence que la culture allemande a exercé sur son œuvre. Considéré comme un véritable « ambassadeur », il a reçu la même année (1993) non seulement la médaille du Goethe-Institut (Goethe-Medaille) mais aussi le Prix Friedrich-Gundolf de la Deutsche Akademie für Sprache und Dichtung (Académie de la langue et la littérature allemande), destiné aux médiateurs de la culture allemande à l’étranger. A juste titre, d’ailleurs : C’est Chéreau qui a fait découvrir aux spectateurs français le théâtre d’auteurs allemands jusque-là très peu connus en France : Lenz, Dorst, Wedekind… En outre, ce fort attachement de Patrice Chéreau à la culture allemande se reflète aussi dans ses collaborations artistiques par exemple avec Bernard Sobel ou Michel Bataillon – germanistes comme lui. La communication décrit les racines de cette relation et analyse le rôle de Chéreau comme médiateur franco-allemand.

    Patrice Chéreau – mediator du German theatre in France

    One could call it a “histoire croisée”: The admiration for Patrice Chéreau as artist in Germany corresponds to the degree of influence which the German culture had on his work. Recognised as an “ambassador”, he received in 1993 not only the medal of the Goethe-Institut, but also the prize Friedrich-Gundolf of the German Academy for Language and Poetry (Deutsche Akademie für Sprache und Dichtung), which is destined for mediators of German culture abroad. Rightly in fact, incidentally, because it was Chéreau, who has discovered for the French stage until then unknown German playwriters as Lenz, Dorst or Wedekind. Furthermore, this strong relationship is also reflected in his close artistic collaboration with other theatre-makers like Bernard Sobel or Michel Bataillon – Germanists like himself. The lecture traces the origin of this connection and analyses the role of Chéreau as a German-French mediator.


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